Vendredi 2 septembre 2005 5 02 /09 /Sep /2005 00:00
Mais lui Antoine Bloyé qui commandait, qui transmettait les commandements, comme un adjudant - et les soldats peuvent aussi mourir pendant la paix, dans un tir, dans une marche, d'une balle égarée, d'une insolation -, mais lui, qui n'était pas l'ennemi de ces hommes, était-il donc complice de leurs ennemis? Il avait beau se défendre, se dire qu'il y avait faute du service de la voie, appeler à son secours des pensées de fonctionnaire, il savait bien qu'il était passé du côté des maîtres, qu'il était leur complice : tous ses effort, tous ses souvenirs, ne changeaient absolument rien à cette complicité. Il pensait à son père, qui était de ceux qui subissent les ordres, aux camarades de son père, aux compagnons qu'il avait eus aux Chantiers de la Loire et dans les corps de garde des dépôts, qui étaient aussi du côté des serviteurs, du côté de la vie sans espoir. Et, en Auvergne, il se disait une parole valable pour toute sa vie, une parole qu'il s'efforcerait d'oublier, qui ne disparaîtrait que pour reparaître au temps de sa déchéance, à la veille de sa propre mort :
"Je suis donc un traître..."
Et il l'était.

Paul Nizan, Antoine Bloyé. 1933


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Par Philippe U - Publié dans : Claustrophobie
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